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La Manche, une frontière toujours plus dangereuse pour les personnes exilées

Publié le : 23/07/2024

Photo du Parlement de Rue

© Howard Lake

Cet article est issu de la Lettre de l'asile et de l'intégration, newsletter bimestrielle de France terre d'asile qui propose un éclairage sur des problématiques liées à l'asile et l’intégration en France. Inscrivez-vous pour la recevoir !

Zone frontalière entre le Royaume-Uni et la France, la Manche est une zone stratégique de la politique migratoire britannique. Sous la pression croissante des gouvernements anglais pour restreindre les départs des côtes calaisiennes, les forces de l’ordre françaises ont adopté des méthodes de plus en plus agressives envers les personnes migrantes. La coopération et les crispations franco-britanniques autour de la frontière demeureront-elles inchangées après que les élections du 4 juillet ont porté un gouvernement travailliste au pouvoir outre-manche ?

Le 27 juin 2024, deux embarcations transportant des personnes migrantes qui cherchaient à rejoindre l’Angleterre se sont retrouvées en difficulté dans la Manche, conduisant à l’intervention des secours. Cette année, plus de 12 000 personnes migrantes ont déjà traversé la Manche vers le Royaume-Uni depuis les côtes françaises, contre un peu plus de 11 000 à la même période l’an dernier, et ce malgré une politique de contrôle des frontières toujours plus sévère. Si la lutte contre les passages vers le Royaume-Uni est à l’ordre du jour depuis vingt ans, les méthodes utilisées par les autorités françaises semblent parfois entraîner la mise en danger des personnes, comme le révèle une enquête publiée par Le Monde, Lighthouse Reports, The Observer et Der Spiegel au mois de mars. Alors que les politiques migratoires de part et d’autre de la Manche donnent la priorité à la lutte contre l’immigration irrégulière, l’augmentation du nombre de traversées vient questionner l’efficacité des stratégies dissuasives et répressives. 

 

La France, véritable « gardienne de la frontière britannique »

En 2003, le Royaume-Uni et la France signent le traité du Touquet, qui vient compléter le protocole de Sangatte de 2000, établissant les contrôles de la frontière britannique sur les côtes françaises. Dans les vingt dernières années, les accords successifs concernant la gestion des frontières répondent donc à une logique d’externalisation qui fait de la France, soutenue par des financements importants du Royaume-Uni, la « gardienne de la frontière britannique ».

Dans un premier temps, la lutte contre l’immigration irrégulière dans cette zone frontalière s’est concentrée sur les tentatives de passage de personnes exilées à bord de camions, par voie ferroviaire via l’Eurotunnel. A partir de la fin de l’année 2018, la mise en place de nombreuses mesures visant à empêcher ces passages a été suivie par une augmentation significative du nombre de traversées de la Manche sur de petites embarcations. En 2019, un plan d’action conjoint est adopté avec pour objectif de réduire drastiquement le nombre de ces nouvelles traversées chaque année. En mars 2023, lors du sommet franco-britannique, le Président Emmanuel Macron et le premier ministre Rishi Sunak réaffirment cet objectif et fixent de nouveaux objectifs annuels de réduction des traversées, avec un engagement de la part des Britanniques à contribuer au financement des activités françaises à hauteur de £476 millions sur trois ans. Ces fonds doivent notamment être utilisés pour développer les technologies de surveillance utilisées par les autorités françaises afin de couvrir une zone plus vaste, et financer la création d’un centre de rétention administrative.

 

Sur le terrain : un accroissement des violences

Les acteurs de terrain et des journalistes documentent depuis des années les méthodes de plus en plus agressives des autorités françaises envers les personnes exilées. Ainsi, la politique du « zéro point de fixation », visant à empêcher l’installation de camps à Calais et Dunkerque, pourtant jugée « inefficace et délétère » par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), s’accompagne de mesures « dissuasives » de plus en plus répressives.

Entre 2020 et 2022, un arrêté préfectoral interdisait la distribution gratuite de nourriture et d’eau dans plus de 30 rues de Calais (l’arrêté a finalement été annulé par le tribunal administratif de Lille). En 2023, la Communauté urbaine de Dunkerque détruisait le dernier point d’accès à l’eau potable des habitants d’un campement, les obligeant à parcourir 1,6 km pour atteindre le point d’eau le plus proche. Ces mesures, que le Défenseur des droits a qualifiées de « traque des migrants » en 2018, s’accompagnent de démantèlements de campements toutes les 48 heures, au cours desquels les acteurs de terrain dénoncent les violences physiques et verbales des forces de l’ordre dont sont victimes les personnes migrantes - et parfois les bénévoles des associations. En 2015 déjà, le Défenseur des droits dénonçait un dispositif sécuritaire « sans précédent » pour empêcher le franchissement de la frontière, une « source d’atteinte à [l’] intégrité physique » des personnes migrantes. L’enquête publiée par les médias Le Monde, Lighthouse Reports, The Observer et Der Spiegel en mars 2024 témoigne de la mise en danger des personnes exilées par les forces de l’ordre, dont des manœuvres dangereuses en mer, qui vont à l’encontre du droit maritime international interdisant l’interception en mer, risquent de faire chavirer les embarcations. 

 

« Éviter de nouvelles tragédies »

La sauvegarde de vies humaines est souvent invoquée comme l’une des motivations principales de la poursuite de ces politiques : Emmanuel Macron et Rishi Sunak ont ainsi déclaré que le renforcement de la coopération visait à « éviter de nouvelles tragédies dans la Manche ». Pourtant, loin de dissuader les personnes de tenter la traversée, Amnesty International relève que ces mesures les rendent plus dangereuses.

Ainsi, l’intensification des activités policières visant à démanteler la chaîne d’approvisionnement des bateaux et des moteurs ainsi qu’à empêcher la mise à l’eau des embarcations, conséquence de l’accord franco-britannique de 2023, a conduit à ce que les départs aient lieu dans des embarcations plus chargées. Celles-ci transportent désormais entre 70 et 80 personnes à bord, contre une moyenne de 53 en 2022, augmentant considérablement les risques encourus par les personnes exilées. En l’absence de voies légales pour rejoindre le Royaume-Uni, la surveillance accrue du littoral a pour effet de pousser les personnes migrantes vers des réseaux de passeurs et des moyens de traversées toujours plus dangereux.

 

« Le gouvernement a perdu le contrôle des frontières de la Manche »

De l’autre côté de la Manche, la victoire du parti travailliste (Labour Party), dirigé par Keir Starmer, le 4 juillet 2024, a entraîné des changements symboliques rapides : une des premières mesures du nouveau gouvernement a été d’abroger la très controversée loi permettant d’éloigner les personnes arrivées de manière irrégulière au Royaume-Uni vers le Rwanda, où leur demande d’asile aurait été examinée. Keir Starmer a déclaré que la loi n’avait « jamais eu d'effet dissuasif » et souhaite que le traitement des demandes d’asile des personnes arrivées de manière irrégulière reprenne sur le territoire britannique, ce qui avait été suspendu par la loi de 2023 sur l’immigration illégale. Toutefois, mettre fin aux traversées de la Manche est toujours considéré comme une question de sécurité nationale. Le nouveau Premier ministre affirme ainsi que « le gouvernement [conservateur] a perdu le contrôle des frontières de la Manche » et s’est donc engagé à établir un commandement de la sécurité des frontières où les autorités pourront utiliser des « pouvoirs antiterroristes pour démanteler les gangs criminels de passeurs ». Ainsi, au-delà de la communication du nouveau Premier ministre, qui souhaite aborder la « crise » de la Manche « avec humanité et dans le plus grand respect du droit international », l’approche sécuritaire de la situation humanitaire à Calais sera-t-elle vraiment remise en cause ?